L’héritage classique de l’acupuncture de maitre Tung

L’acupuncture Tung (董氏奇穴 dǒng shì qí xué) est l’une des quatre grandes méthodes d’acupuncture pratiquées à Taiwan. Les autres sont: 古法針灸 Gǔ fǎ zhēnjiǔ, 飛經走氣 fēi jīng zǒu qì, et 華陀派 huá tuó pài (vous pouvez consulter ce lien pour en savoir plus, si vous lisez le chinois).

D’après le Dr Chuan-Min Wang, les seuls ouvrages publiés sous la direction de Maître Tung sont :

  • “Acupuncture Tung, ses canaux réguliers et points uniques” (Notes de 1968)
  • “Acupuncture Tung, ses canaux réguliers et points uniques” (Projet de 1972)
  • “Acupuncture Tung, ses canaux réguliers et points uniques” (Manuel de 1973)
  • “Traitement du Zhong Feng du président Lon Nol de la République Khmere” (1971, 1972) , dossiers médicaux publiés par Maître Tung.
  • “Tung’s Acupuncture” édition anglaise (1973)

On ne trouve aucune discussion concernant la théorie médicale dans ces ouvrages. Maitre Tung ne mentionnait a priori que rarement ses sources d’inspiration.

Il décrit chaque point comme étant relié à un shén jīng mais ne laisse aucune indication pour expliquer le sens clinique de ce terme.

Le terme “shen jing 神经” n’est pas un terme ancien, il veut dire “nerf” et tout ce qui est en rapport avec le “système nerveux” au sens médical occidental moderne.

Ce terme n’existe pas avant l’arrivée de la médecine occidentale en Chine.

Maitre Tung a manifestement utilisé ce terme pour “s’occidentaliser” et “moderniser” sa présentation.

Dans sa préface de l’ouvrage de 1968, il écrit d’ailleurs : “爰用現代語文。撰述本書。Yuán yòng xiàndài yǔwén. Zhuànshù běnshū. Utiliser un langage moderne. J’écris ce livre.”

Le Dr Chuan-Min Wang affirme que shén jīng désignent les méridiens d’acupuncture.

Le Dr Wei-Chieh Young, pour sa part, prétend que « les discussions anatomiques dans l’ouvrage originel de maitre Tung font référence à la fonction des points ».

On peut noter que de nombreux points du système Tung chevauchent des points d’acupuncture conventionnelle avec des indications similaires.

Par exemple Huo Chan 33.04 est situé à l’emplacement de Zhi Gou SJ 6, et sont tous deux utilisés pour traiter la constipation.

Certains points sont nommés en fonction de leur relation avec un jing mai ou un point spécifique de l’acupuncture conventionnelle.

Par exemple, Ce San Li 77.22 « à coté de San Li », fait référence à sa proximité avec Zu San Li 36E.

Maitre Tung utilise un système de classification des shén jīng.

Par exemple, dans le cas du Poumon fèi :

  • 肺總神經 [ fèi zǒng shén jīng]= canal principal du Poumon = canal P-1
  • 肺神經 [ fèi shén jīng]= canal du Poumon= canal P-2
  • 肺分枝(枝,支)神經 [fèi fēn zhī (zhī, zhī) shén jīng]= ramification du canal du Poumon = canal P-3
  • 肺副神經 [ fèi fù shén jīng]= assistant du canal du Poumon = canal P-4
  • 肺 細 支 [枝] 神經 = 細 支 肺 經, 及 其他 神經 [fèi xì zhī [zhī] shén jīng = xì zhī fèi jīng, jí qítā shén jīng]= collatéral du canal du Poumon = canal P-5

Toujours d’après le Dr Chuan-Min Wang, ceci permet de classer l’usage des points en fonction de leur force thérapeutique intrinsèque et donc de la sévérité des symptômes.

1 agit comme une autoroute vers l’organe concerné. C’est le point le plus le plus efficace. 5 agit comme une petit chemin de traverse. Il doit traiter un dysfonctionnement mineur.

Maitre Tung utilise le terme 正經奇穴 Zheng Jing Qi Xue – points extraordinaire des méridiens réguliers dans son ouvrage de 1973.

Zhèng jīng 正经 fait clairement référence aux méridiens de l’acupuncture classique.

De plus, le caractère 奇 est identique à celui que l’on trouve dans 奇经八脉 qí jīng bā mài.

Il est donc manifeste que maitre Tung fait référence aux méridiens et aux points de l’acupuncture conventionnelle et que son approche clinique peut donc être comprise grâce à la théorie fondamentale de la médecine chinoise.

Mais de quelle médecine chinoise parlons-nous ici ?

Certainement pas de la MTC. L’acupuncture de maitre Tung est différente de l’acupuncture dite traditionnelle.

Elle est également différente des approches contemporaines qui utilise les théories du Nan Jing comme référence.

Alors de quelle tradition médicale s’agit-il ?

Il s’agit bien sur du Nei Jing, mais du Nei Jing restauré dans sa version originelle de traité de cosmologie.

Le Nei Jing définit les théories et principes de base de la médecine chinoise, c’est à dire la terminologie, le modèle anatomique et physiologique, les théories, principes et pratiques de l’acupuncture, la base théorique de la phytothérapie et beaucoup plus …

Le Nèijīng fournit une description complète des principes sous-jacents à la création de l’univers et de la vie.

Il utilise ensuite ces principes pour construire une compréhension du corps humain et une pratique complète de la médecine.

C’est une médecine basée sur la compréhension des modèles de la nature et des principes générateurs du cosmos, qui vise à restaurer les circulations des flux dans le corps envisagé comme microcosme.

Dans ce paradigme, les termes anatomiques maintenant utilisés pour décrire les points d’acupuncture étaient à l’origine, dans la majorité des cas, des régions plus larges.

Par exemple, le terme anatomique Quepen (bassin ouvert) est aujourd’hui le nom du point d’acupuncture E12, situé dans la fosse supra-claviculaire, 4 cun latérale à la ligne médiane du corps. Dans le Neijing, 14 structures anatomiques distinctes traversent la région nommée Quepen.

Lorsque les auteurs du Neijing utilisent des termes anatomiques comme Quepen, ils décrivent des zones anatomiques (ici la région entre la clavicule et l’omoplate qui délimite l’ouverture entre le thorax et la tête).

On peut lire dans La luxuriante rosée des Annales du Printemps et de l’Automne (春秋繁露 Chônqiô fânlù), une des œuvres attribuées à Dong Zhongshu au IVe siècle que :

L’homme possède trois cent soixante démarcations physiques (jie). Ceux-ci correspondent aux schémas numériques du ciel. La forme, le corps, les os et la chair correspondent à la substance matérielle de la terre. Au-dessus, il y a les oreilles, les yeux et l’intelligence mentale. Ceux-ci correspondent au soleil et à la lune. Le corps a des dépressions de surface, des ouvertures, des reliefs et des vaisseaux sanguins. Ceux-ci ressemblent aux vallées fluviales [de la terre].

Des dépressions de surface assimilées aujourd’hui aux points d’acupuncture sont nommées soit par un terme générique «穴 (xué)» (caverne, trou, cave, tanière, faille où s’accumulent d’une manière particulière le qì et le sang du méridien), soit par un terme particulier (zone d’influence) 俞 (shū), 腧 (shū) ou 输 (shū).

Les régions shu sont des surfaces qui possèdent les qualités générales des dépressions xue, mais qui exercent une influence unique sur une fonction spécifique ou une région anatomique du corps humain.

L’examen des différentes techniques de puncture décrites dans le Neijing montrent qu’à quelques exceptions notables près, les auteurs ne sont pas préoccupés par la théorie des points.

Sur les 26 techniques de puncture différentes décrites dans le chapitre 7 du Lingshu, seulement deux font spécifiquement référence à des points.

Ces deux « exceptions » sont liées à l’utilisation des régions benshu pour traiter les désordres des zang fu.

Les autres techniques indiquent comment restaurer la circulation des vaisseaux (mai) en agissant sur différents niveaux de plans tissulaires.

En acupuncture classique, c’est la restauration de la circulation des vaisseaux (maï) qui est l’objectif final de toute intervention thérapeutique et non l’activation de points d’acupuncture spécifiques en fonction de leurs actions thérapeutiques.

C’est exactement dans ce paradigme que se place naturellement l’acupuncture de maitre Tung.

Cette approche spécifique de la médecine est basée sur la respiration du yin et du yang en 5 phases.

Une fois que la dynamique de ces 5 phases est identifiée, les différents aspects d’une circulation conforme ou contraire à cette dynamique peuvent être observés.

Dans le Neijing, les circulations conformes à ces mouvements sont appelées shun (順), les circulations contraire à ces mouvements sont appelées « ni » (逆).

Lorsque ces forces sont observées sur terre, elles sont associées à la dynamique de transformation des 4 saisons et aux 4 directions cardinales.

Chaque phase est associée à une qualité spécifique d’expansion ou de contraction du souffle yin yang. La maladie apparait lorsque cette circulation est altérée et le traitement consiste alors à rétablir une circulation conforme aux principes universels.

Le système des correspondances traditionnel (ying xiang应象) associe des organes et des tissus du corps avec des couleurs, des saveurs, des animaux, des aliments, des saisons, des astres, des notes de musiques, des chiffres, etc.

La notion de shén jīng est EXACTEMENT l’expression de ce système de correspondance ou de ‘résonance directionnelle’.

Enfin et pour terminer, des techniques et des outils spécifiques sont utilisés pour traiter différents types de pathologie et différentes régions du corps.

Le Lingshu au chapitre 7 décrit trois collections distinctes de techniques de puncture :

Lorsqu’il faut puncturer, il y a neuf [méthodes] qui correspondent aux neuf transformations bian (九變).[…] Lorsqu’il faut puncturer, il y a douze jie ( 節 nœuds) qui correspondent aux douze canaux jing (十二經).[…] Lorsqu’il faut puncturer, il y a cinq [méthodes] qui correspondent aux cinq organes zangs (五藏).

Lingshu, Chapitre 7

La majorité de ces techniques visent la résolution d’obstructions bi ( 痺 ).

Ces différentes techniques traitent différentes pathologies des plans tissulaires et la plupart ne décrivent pas le traitement de points d’acupuncture particuliers.

L’acupuncture de maitre Tung utilise bien sur abondamment certaines de ces techniques.

Lorsque maitre Tung affirme : “非本身固有之物,可得亦可除 (Fēi běnshēn gùyǒu zhī wù, kě dé yì kě chú) La maladie n’est pas quelque chose d’inhérent [à l’être humain]. Lorsque vous la recevez, traitez là.” il est clair qu’il évoque LA grande cause des maladies décrite dans le Nei Jing, les obstructions fixes bi ( 痺 ), provoquées par l’intrusion d’un pervers “invité” dans les couches tissulaires du corps “hôte”.

L’usage particulier de la saignée chez maitre Tung est aussi révélateur de cet héritage du Nei Jing.

Pour référence, les premiers ouvrages écrits par d’autres auteurs sur l’acupuncture de maitre Tung :

  1. Chen, Du-Ren 陳 渡 人 (1964-1965). Points uniques et cas médicaux de Tung Ching-Chang. Taipei, auto-publié. (Le Dr Chen est devenu le disciple direct de Maître Tung en mai 1964) [Chen 1964]
  2. Xiao, Jie-Wen 蕭傑文 (1973). Thérapeutique de la saignée. Taipei, auto-publié. (Le Dr Xiao est devenu le disciple direct de Maître Tung en juillet 1963) [Xiao 1973]
  3. Young, Wei-Chieh 楊維傑 (1980). Une élucidation des points supplémentaires de maitre Tung. Taipei, éditeur Le-Chun. (Le Dr Young est devenu le disciple direct de Maître Tung en novembre 1973) [Young 1980]
  4. Hu, Bing-Chuan 胡 丙 權 (1986). Le secret clinique essentiel de l’acupuncture de Tung. Taipei, auto-publié. (Le Dr Hu était autodidacte et n’était pas un disciple direct de Maître Tung) [Hu 1986]
  5. Lai, Jing-Xiong 賴金雄 (1987). Expérience de l’acupuncture et des points de maitre Tung. Taipei, éditeur de Chih-Yuan. (Le Dr Lai est devenu le disciple direct de Maître Tung en juin 1964) [Lai 1987]
  6. Hu, Wen-Zhi 胡文智 (1988). Travaux complets d’acupuncture sur la pratique de maitre Tung. Taipei. Auto-publié. (Le Dr Hu est devenu le disciple direct de Maître Tung en juin 1964) [Hu 1988]

Commentaires

  1. Jeff says:

    Merci pour cette mise en perspective.

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