Comment localiser les points de maitre Tung ?

Il est d’usage en occident de localiser les points d’acupuncture en se basant sur les données présentées dans les ouvrages contemporains de MTC. J’ai vécu des situations paradoxales où des étudiants de 4ème année critiquaient ouvertement des praticiens chinois à l’hôpital de Nanchang sur leur localisation “aléatoire” de grands points …

En réalité, les “points” d’acupuncture sont des entités vivantes. Il n’existe aucune règle qui fige leur localisation. L’inspection visuelle, la palpation des tissus et des pouls, guident le praticien vers les lieux qu’il faudra poncturer avec la plus grande attention.

Yang Ji Zhou nous dit dans Zhen Jiu Da Cheng : « Mieux vaut oublier les points que les canaux ».

L’approche du point se fait toujours délicatement avec une partie sensible, “ronde” de la main et des doigts. J’utilise l’index, le majeur et le pouce principalement pour palper délicatement la zone autour de la localisation “académique” du “point”. La présence d’anomalies structurelles nous renseigne sur l’état du canal sous-jacent.

Nous chercherons toujours à poncturer dans les espaces du San Jiao, là où circulent les méridiens principaux, c’est à dire entre les structures anatomiques. Lorsque la zone est circonscrite, utilisez votre ONGLE pour affiner votre recherche et ouvrir l’espace à poncturer. Cette technique est décrite dans le Nan Jing comme la puncture du Rong (par opposition à la puncture superficielle sous-cutanée, dite puncture du Wei).

Le Dr Robert Chu dit souvent : “with the nail you cannot fail !!!”, avec l’ongle vous ne pouvez échouer (c’est à dire manquer la localisation du point).

Avec le doigt qui palpe appuyez sur le point et insérez avec l’autre main. Je n’ai pas le temps d’évoquer ici ce qu’il convient de faire ensuite avec l’aiguille en fonction du diagnostic différentiel établit préalablement.

D’après le dr Wang Ju Yi, Xue Wei est différent de Shu Xue : la localisation des points est une notion introduite récemment en médecine chinoise.

Les livres anciens utilisent la notion de Shu Xue. “Shu” donne des indications sur les caractéristiques et la nature des points d’acupuncture en renvoyant à des notions complémentaires :

  1. circulation harmonieuse, de façon fluide, canal, tuyau
  2. affirmation, oui, « feu vert », idée de pouvoir circuler
  3. gustation, capacité de savoir ce que l’on a dans la bouche, de différencier les saveurs, compréhension du goût
  4. section d’un tronc d’arbre qu’on aurait creusé pour faire un radeau

Les points sont des récepteurs neutres qui permettent de régulariser le débit du Qi et du Sang.

Xue est le symbologramme d’une maison qui est un peu enterrée. Par exemple, GI4 He Gu possède une structure interne, des fondations creusées en profondeur. Sur le canal Shou Yang Ming nous trouvons à cet endroit une structure particulière qui permet de modifier la circulation des flux dans ce canal. Les points des canaux permettent de régulariser les fonctions des organes et la circulation dans les structures anatomiques distribuées le long du trajet des canaux.

On peut classer les points d’après leur caractéristiques, leur fonction spécifique : les points qui permettent de renforcer Yuan Qi, les points qui facilite la circulation dans les Luo, les points qui permettent de régulariser les fonctions des viscères (Wu Shu Xue), les points qui permettent de lever les obstructions sur le trajet des canaux (points Xi) et les points qui permettent de régulariser la fonction des vaisseaux extraordinaires.

C’est la structure du point qui lui confère son action spécifique. Sous chaque point il existe un mouvement particulier du Qi et du Sang qui reflète la condition du canal auquel il appartient.

Les points ne possèdent pas tous les mêmes relations avec les structures anatomiques proches.

Dans le Nei Jing, les points sont des nœuds ou Jie, des liaisons entre les différentes structures de l’organisme. On trouve des jie des muscles, des tendons, des os. Dans toutes ces structures il y a le Qi qui circule. Cette notion de nœuds sera particulièrement utile lorsque nous définirons ce que sont les méridiens du point de vue du de la théorie de l’harmonie musicale.

Nous devons poncturer les « espaces » entre les structures anatomiques.

Les fondations de l’acupuncture traditionnelle, c’est à dire celle décrite dans les canons médicaux écrits sous les dynasties Shang, Zhou puis Han, comportent 5 thématiques fondamentales : la théorie des jingluo, c’est à dire des canaux/méridiens et des collatéraux, les trajets des canaux tendino-musculaires, la théorie des 5 mouvements wu xing, les troncs célestes et les branches terrestres (tian gan di zhi)  les principes du Yi Jing et l’usage des Ba Gua.

Les canaux/méridiens sont clairement définis comme l’élément central de la physio-pathologie et comme clé des traitements traditionnels. Pour prétendre pratiquer cette acupuncture traditionnelle, nous devons donc comprendre leur essence, leur nature, leur fonction, leur trajet, les relations qu’ils entretiennent, leur relation au temps qu’il fait et au temps qui passe.

D’après Suzanne Robidoux, il existe 4 branches traditionnelles dans l’étude de l’acupuncture. L’école de Hua Tuo possède une longue liste de disciples, et est représentée à l’époque moderne par Wang Yun An.

L’école Dong Shi est aujourd’hui populaire et représentée de nos jours par les disciples de Dong Jingchuan, encore appelé maitre Tung.

Il existe une école plus secrète, dont Xiu Yangliao est le représentant actuel, appelée “école des canaux volant et de la mobilisation du Qi”.

Enfin, l’école d’acupuncture classique est l’héritage de Sun Peitong et de son disciple Wu Zhongying. Elle est basée sur les enseignements de Hua Tuo, Bian Que, et d’autres grands maitres. Les ouvrages de références sont essentiellement le Huangdi Neijing, le Nanjing, le Zhenjiiu Dacheng et le Zhenjiu Jicheng.

Les points d’acupuncture sont localisés sur des nœuds (jie) aux endroits où les ligaments s’attachent aux os, ou encore entre les ligaments et le périoste. Les techniques d’aiguille et les méthodes de traitement sont sensées être semblables à celles qu’utilisaient Bian Que. 

Nous pouvons dire qu’il existe 3 principes fondamentaux pour localiser les points :

  1. Respecter les mesures anatomiques pour localiser globalement la zone des points
  2. Bien définir le territoire des trajets des canaux et localiser les points sur le trajet des canaux.
  3. Un point est toujours situé au niveau d’un Jie (en fonction des points, différents types de Jie)

Par exemple, 9P Tai Yuan est situé au niveau des 1er et 2ème plis du poignet, près de l’embranchement de l’artère qui se sépare dans l’index et dans le pouce. Trouver le Jie de l’os et piquer tout droit, en douceur.

Lorsque l’on puncture, on laisse faire la nature, on ne donne pas d’ indications au patient. Les sensations perçues par le patient sont en relation étroite avec l’état des Jing Luo.

Chez maitre Tung, les technique appelées Dao Ma (ou Hui Ma) 倒馬(回馬) permettent en utilisant 2 ou 3 aiguilles, au lieu d’une seule, de libérer, débloquer et stimuler la circulation du Qi Xue et de provoquer un effet curatif systémique en favorisant la circulation dans le cycle sheng des Wu Xing.

馬 [mă] signifie cheval mais le caractère 倒 possède 2 prononciations: dao veut dire “tomber à la renverse, faire tomber, s’écrouler, faire faillite, etc.” et signifie aussi “renverser, retourner, mettre à l’envers, faire marche arrière, reculer, etc.”.

“daoma 倒马” veut dire “faire reculer le cheval”.

Pour faire reculer correctement un cheval il en faut au minimum trois “point d’appui”, : un point vers l’arrière pour le faire reculer, et un point de chaque coté pour l’empêcher de se retourner. Ces trois points sont appliqués avec la bride et le hackamore avec une force légère. Avec trois points bien choisis, on peut donc faire reculer un animal d’une tonne !

回 [huí] signifie «retour ou reculer», «Hui Ma» signifie «faire reculer le cheval». 回 [huí] est donc équivalent à 倒[dào].

La métaphore fait également référence au He Tu de façon évidente. Nous verrons en cours pourquoi cette remarque est fondamentale. Le cheval est aussi associé à la 7ème branche terrestre et là encore, cette information est particulièrement signifiante lorsque nous comprenons la pensée du maître.

Nous pouvons utiliser ce concept de Dao Ma sur n’importe quel canal ou entre deux canaux, et créer nos propres Dao Ma.

La méthode originelle de sélection des points de maître Tung consiste en trois temps :

1° ) Diagnostiquer l’origine du déséquilibre parmi les 5 Zang.

2°) Observez la couleur ou la présence de vaisseaux sanguins, palpez et détectez les nodules, les points ashi, dans les zones de Dao Ma correspondant au diagnostic. Par exemple le Dao Ma appelé Xia San Huang appartient au micro-canal ( appelé Shén jīng ) du Rein.

3°) Sélectionnez entre 1 et 3 points (pas nécessairement le long d’une ligne) dans cette zone. En fonction des résultats, ajoutez des points supplémentaires.

Le Dr Robert Chu appelle cette méthode de poncture Lian huan zhen fa (puncture successive en ligne) 连环针法

“Si le diagnostic est exact, que l’emplacement des points est précis et que la technique d’aiguille est habille, le résultat sera rapide et efficace. “

Préface de “Acupuncture Tung, ses canaux réguliers et points uniques” , 1973

Maître Tung accepte son premier disciple le 1er juillet 1962. Les docteurs Wang Chuan-Min, Young Wei-Chieh , Palden Carson deviennent ses disciples officiels en novembre 1974.

Le Dr. Young est le premier disciple direct de maitre Tung à tenter de systématiser l’approche du maitre par la théorie Zang Fu Bie Tong. Cette théorie est tirée des livres “Yi Xue Ru Men” (Introduction à la science médicale) de LEE Chan (1575) et “Yi Jing Jing Yi” (L’essence des classiques médicaux) de TANG Rongchuan (1884).

L’acupuncture de maitre Tung est différente de l’acupuncture traditionnelle mais elle exploite les mêmes concepts théoriques que le Huang Di Nei Jing.

L’acupuncture de maître Tung possède son propre système théorique et chaque point est directement connecté aux Wu Zang.

Tong Tian par exemple est lié au Cœur et le « Dao Ma » Tong Guan, Tong Shan, Tong Tian constitue un « canal » qui peut traiter directement les maladies du Cœur « à travers » le Zu Yang Ming.

L’usage de Dao Ma Zhen 倒 馬 針 (ou Hui Ma Zhen 回 馬) permet d’envoyer au cerveau un signal neurologique fort. Si nous utilisons deux points, cela symbolise le haut et le bas, ou le Ciel et la Terre.  Si nous utilisons trois points cela représente San Cai 三才 ou les 3 relations Primordiales.

La médecine chinoise est un système complet fondé sur les interactions Ciel-Terre et la réunion de la dynamique du 5 et du 6, c’est-à-dire des 5 Zang et des 6 Jing.

Certaines approches classiques utilisent majoritairement la dynamique des 5 zang, par exemple le « Tang Ye Jing Fa » de Yi Yin (1544-1544 av JC)  et le «Fu Xing Jue Zang Fu Yong Yao Fa» 陶弘景 陶弘景 輔 行 決 臟腑 用藥 法 要 de Tao Hong-Jing (456-536).

L’acupuncture de maitre Tung est le parfait exemple d’une acupuncture classique parfaitement maîtrisée qui réunit le Ciel et la Terre dans une démarche symbolique totalement alignée sur les fondements de la médecine des grand initiés Taoistes.

Je terminerais en citant le Dr Chu une fois de plus :

« La plupart des acupuncteurs se contentent d’ajouter les points de Maître Tung à leurs prescriptions de MTC et ruinent ainsi leur acupuncture. Ils ne possèdent pas la logique simple et élégante qui permette une utilisation efficace de ce système. L’idée directrice est d’utiliser le système connu des 14 canaux classiques et de l’intégrer de façon transparente au système de Maître Tung afin de réaliser des prescriptions homogènes et efficaces. »

Robert Chu

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